Minot - Gormezano
|

à propos

Au plus intérieur du dehors

L’œuvre élaborée en commun par Pierre Minot et Gilbert Gormezano à partir de 1983 et pendant trente-deux années a pris fin avec la disparition de Gilbert Gormezano le 27 octobre 2015.

Tout au long de cette aventure partagée ponctuée de voyages, mises à part quelques rares images prises dans un intérieur, la constante fût sans doute la quête photographique incessante de nouveaux paysages. Mais si la définition traditionnelle du paysage, « étendue de pays vu sous un seul aspect », privilégie le point de vue distant et la séparation entre le sujet du regard et ce qui s’organise sous ce regard, ce que la photographie va ici mettre en scène c’est plutôt l’appartenance de l’homme au monde, qui se traduira d’abord par une forte présence du corps, puis par sa dématérialisation au sein de la nature.

Un paysage, c’est d’abord un lieu. Mais ce lieu, à la différence de ce qui passe d’ordinaire dans l’œuvre des « artistes marcheurs » - en particulier les land artists anglais - n’est à peu près jamais nommé dans les titres. L’absence de toute toponymie se double d’indications temporelles très succinctes. Il ne s’agit en rien de la chronique des multiples parcours accomplis. Dans le catalogue raisonné, les regroupements des images en séries, dûment titrées et numérotées, s’avèrent plus thématiques que chronologiques, ce qui explique que pour chaque série, la fourchettes de temps comporte souvent plusieurs années, de même qu’elle peut réunir les sommets des Alpes et ceux de l’Himalaya.

Dans la plus grande partie de l’œuvre, ces lieux sans nom sont avant tout des séjours du corps, et le corps est toujours celui de Pierre Minot, lequel évolue souvent les yeux clos, tandis que Gilbert Gormezano, qui le photographie, est le regard. Ce protocole immuable, qui repose sur une stricte séparation des rôles, est cependant à l’opposé de la relation ordinaire entre un photographe et son modèle. Toujours, le lieu, la lumière, le point de vue, sont choisis au préalable et en commun. Puis le corps entre en action, de façon non préméditée : c’est la relation charnelle au site, son expérimentation physique qui engendre le geste, la posture. Il ne s’agit pour autant ni d’une chorégraphie, ni d’une performance. La photographie n’est pas la trace, plus ou moins documentaire, d’une action éphémère. Si l’expérience commune demeure aux yeux des artistes essentielle, l’image à laquelle elle donne naissance n’en est pas moins assumée comme œuvre finale.

À partir d’un négatif « partition », les choix esthétiques lors des tirages, la conservation ou non des épreuves, la composition des polyptiques, le regroupement en séries, étape importante dans la quête du sens, sont conduits en commun.

À l’exception de la dernière période - L’Ivre du Monde – l’œuvre est en noir et blanc et jusqu’en 2010 il s’agit de photographie argentique. Le travail - prise de vue et tirage - est nourri d’une attention soutenue à l’histoire des techniques photographiques, en particulier aux écrits d’Ansel Adams. Le noir et blanc joue un rôle essentiel dans l’élaboration d’un continuum, grâce au jeu de valeurs, entre des éléments discontinus dans la réalité. Ainsi la terre peut se faire corps et le corps paysage. Par ailleurs, dans l’après coup de cette œuvre désormais achevée, il apparaît qu’une sorte de montée progressive vers la lumière en est le fil rouge, alors même que le noir et blanc témoigne au plus près de l’épiphanie lumineuse qui est au cœur du dispositif photographique.

S’il est possible d’énoncer succinctement et sans trop la trahir l’orientation essentielle de la pensée en images de Minot et Gormezano, c’est la relation de l’homme à la matérialité du monde - ce qu’on appelle communément « la nature » - qui est au cœur de leur réflexion, dans une recherche de l’ouverture, de l’accueil, dans le refus de la séparation entre le sujet pensant et l’infinie diversité de l’univers. Cette quête se nourrit de la lecture des poètes, (Hölderlin, Paul Celan, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke... entre autres), de l’étude des philosophies orientales, en particulier du Bouddhisme, et surtout, à partir d’une rencontre décisive, de la pensée de Robert Misrahi, traducteur de Spinoza, et, selon ses propres termes, « philosophe immanentiste qui met au centre de ses préoccupations la recherche de la joie.
»

                                        Colette Garraud - Écrit pour voir

§

« Gilbert Gormezano et Pierre Minot, englobant et dépassant une démarche conceptuelle, ont, sans sortir du medium, brisé l'opposition entre texture du réel et matière de la surface sensible pour déboucher sur une dimension mythique aussi chargée de rêve qu'au temps du Tintoret. »
                                                
 Jean-Claude Lemagny

§

« Comme les forgerons historiques ou mythiques travaillaient le fer par le feu, Minot et Gormezano travaillent la terre et le roc par la lumière. Mais ils sont plus créateurs que Vulcain ; ils recréent un autre monde réel. La lumière matérielle (celle du monde et celle qu'ils captent dans leurs appareils et leur chimie) est à la fois pour eux la condition et le moyen de l'accomplissement de la lumière même comme acte de l'esprit et comme cheminement. »

Robert Misrahi

§

« Souvent de grand format, ces photographies se présentent en suites ou en triptyques, comme les tableaux d'art sacré. Elles témoignent autant d'une perception cosmique et toute puissante de la nature que du passage fragile et éphémère de l'homme en
 son sein. »

                                                    Véronique Pittolo
 
§

« L'œuvre  de Pierre Minot et de Gilbert Gormezano qui s'offre à nos regards est l'histoire d'une métamorphose. Elle raconte le passage de l'ombre à la lumière à travers une entrée dans les profondeurs de la terre, entrée qui est en même temps une rentrée dans les profondeurs de soi-même afin d'y faire naître non pas simplement un homme, mais un être de lumière et de liberté. »

Bertrand Vergely

§

« Après avoir exploré, entre Chaos et Lumière, le mouvement conjoint du coeur, de la matière et des espaces, puis déployé, entre Ombre et Reflet, le désir des Lieux et des Rêves, les artistes de l'image semblent accomplir leur ultime métamorphose: laissant allègrement s'épanouir la couleur, et les mots se déposer doucement sur les pierres, ils tracent par l'ascèse un nouveau chemin d'éternité, vers les rivages de l'Ouvert, de "l'Ivre du monde".
À l'écart de la prolifération chaotique des visibilités et des énoncés, des catégories et des actes qui forcent et divisent le monde, voici le silence de l'image et des mots, la joie poétique d'exister et de durer, non comme une résistance à la mort, mais comme une célébration de la Vie.
»
                                                             Nicolas Go